Première publication le 10 Janvier 2020.
Révisé et mis à jour par Laurent Vivès le 12.12.2024
QUELQUES PENSEURS ET AUTEURS – Classés par ordre chronologique –
Temps de lecture 1 heure
(Morceaux choisis sur le web et révisés par Laurent Vivès)
VOIR LA PAGE CONSACRÉE AUX DÉFINITIONS DE LA VÉRITÉ
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BOUDDHA (Siddârtha Gautama) : 563 – 486 av J. C.
Pour lui, tout est souffrance, et toute sa vie il a cherché la vérité, mais il affirma lui même à la fin : « je ne suis pas arrivé à la trouver ». Depuis les Bouddhistes continuent à la chercher pour lui…
Les 4 nobles Vérités :
1 la vie est souffrance, – 2 l’origine de la souffrance est l’attachement aux désirs, – 3 pour s’en débarrasser il faut se détacher, – 4 par la méditation et atteindre le Nirvana.
Le Sentier Octuple, guide naturellement l’être humain vers la réalisation de l’Éveil spirituel, en le libérant de ses attachements et ses illusions, et ainsi l’aide à comprendre la vérité innée de toutes choses.
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CONFUCIUS : 551 – 479 av J.C.
Philosophe Chinois majeur, il s’est surtout préoccupé de l’homme, de la noblesse du cœur, de la moralité et de la bienveillance.
Quelques citations attribuées à Confucius concernant la Vérité :
« Ce n’est pas la vérité qui grandit l’homme, c’est l’homme qui grandit la vérité » – « Le but de l’homme supérieur c’est la Vérité » – « Ceux qui connaissent la vérité ne sont pas égaux à ceux qui l’aiment, et ceux qui l’aiment ne sont pas égaux à ceux qui s’y adonnent » – « L’homme supérieur ne se décide ni pour rien ni contre rien; ce qui est juste, il va le suivre » – « L’homme supérieur, même lorsqu’il ne bouge pas, a un sentiment de révérence et, même s’il ne parle pas, il a le sentiment de la vérité » – « Dis la vérité, ne cède pas à la colère; donnez, si vous êtes peu demandé; par ces trois marches, tu t’approcheras des dieux »
Confucius pensait comme Platon que les philosophes devraient être rois et les rois philosophes
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PLATON : 427 – 348 av J. C.
Chercher la vérité par le dialogue, à propos de réalités déterminées (la justice, le monde), et chercher à justifier la possibilité même de connaître la vérité. Le mythe de la Caverne et le Ciel des Idées (les Âmes qui viennent habiter les corps). Platon est prudent avec la Vérité.
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ARISTOTE : 384 – 322 av. J. C.
Le correspondantisme : « un énoncé est vrai s’il correspond (est en adéquation) avec la réalité, dans le sens « énoncé –> réalité (et pas l’inverse) » . Aristote était un philosophe, un savant, et un mathématicien qui approche la vérité simplement en regardant si son énoncé est vérifiable. Il n’y a pas de transcendance, et on pencherai plutôt vers du cartésianisme…
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MARC AURÈLE : 121 – 180 après J. C.
Empereur romain, philosophe stoïcien, auteur des « Pensées pour moi-même », recueil de 12 livres axés sur une philosophie de la vie, à partir de « La vision du Tout » qui place l’individu dans un rapport complexe avec l’ensemble de l’univers et l’oblige à penser la multiplicité des relations entre un Homme et « la totalité de l’existence ».
Cette vision du tout élimine les fausses représentations, les passions, et nous amène à être modestes, justes et bienveillants envers chaque homme, notre égal en tant qu’être raisonnable et sociable, qu’il faut écouter en « entrant dans son âme ». L’homme qui suit la raison en tout est « tranquille et décidé à la fois, radieux et en même temps » consistant ».
La raison humaine qui est « génie intérieur » de l’homme devient cette parcelle de la finalité universelle divine qui est providence et à laquelle l’homme doit agréer car il est comme une partie dans un tout significatif. L’originalité et la modernité de la pensée de Marc Aurèle réside aussi dans la distinction radicale et déjà « cartésienne » de l’intelligence humaine, d’avec le corps, et de l’âme.
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THOMAS D’AQUIN : 1224 (25 ?) – 1274
Thomas d’Aquin né en Sicile dans une des plus importantes familles d’Italie. Oblat à l’abbaye bénédictine de Montcassin, il devient à 19 ans novice de l’ordre dominicain, malgré le courroux de sa famille. Il ira à Paris, puis à Cologne jusqu’en 1252.
Taciturne, il est surnommé « le grand bœuf muet de Sicile ». Il se passionne pour les œuvres de l’Antiquité, dont celles d’Aristote. De retour à Paris, il y occupe une chaire de théologie et devient bachelier sententiaire, puis docteur en théologie. Il ira en Italie et écrira de nombreux ouvrages dont la Somme Théologique.
En 1972 à Naples il poursuit la rédaction de la troisième partie de la Somme théologique, avec les questions sur le Christ et les sacrements. Il y reprend son enseignement sur les épîtres de Paul (Épître aux Romains), le commentaire des Psaumes (1272-1273), et certains commentaires d’Aristote. Il meurt le 2 mars 1274 à 49,5 ans.
La pensée théologique de Thomas d’Aquin repose sur deux axes fondamentaux : une confiance active en la raison et une référence permanente à la nature.
Sa vision optimiste réconcilie foi et raison en mettant les ressources de la raison au service de l’intelligence de la foi, qui mutera la théologie vers une science véritable. Science des choses divines construite à l’aide de raisonnements et de démonstrations conformes aux principes aristotéliciens.
D’ailleurs, il « christianisa » Aristote, avec la volonté d’harmoniser le savoir, la raison, la sagesse antique et la foi chrétienne. Il distingue les vérités accessibles à la seule raison, de celles de la foi, définies comme une adhésion inconditionnelle à la Parole de Dieu. Il qualifie la philosophie de servante de la théologie pour exprimer comment les deux disciplines collaborent à la recherche de la connaissance de la vérité.
Thomas d’Aquin nous parle de la Vérité : « Le vrai, selon sa raison formelle première, est dans l’intelligence. Puisque chaque chose est vraie selon qu’elle possède la forme qui est propre à sa nature, il est nécessaire que l’intellect, en acte de connaître, soit vrai en tant qu’il y a en lui la similitude de la chose connue, similitude qui est sa forme propre en tant qu’il est connaissant.
Et c’est pour cela que l’on définit la vérité par la conformité de l’intellect et de la chose. Il en résulte que connaître une telle conformité, c’est connaître la vérité. Or, cette conformité, les sens ne la connaîssent en aucune manière; car, bien que l’œil, par exemple, ait la similitude intentionnelle du visible, il ne saisit pas le rapport qu’il y a entre la chose vue et ce qu’il en appréhende.
L’intellect, lui, peut connaître sa conformité à la chose intelligible. Ce n’est pourtant pas dans l’acte par lequel il connaît l’essence de la chose, qu’il appréhende cette conformité. Mais quand il juge que la chose est bien telle que la représente la forme intelligible qu’il en tire, c’est alors qu’il commence à connaître et à dire le vrai. » – St-Thomas d’Aquin, Somme Théologique
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MICHEL EYQUIEM DE MONTAIGNE : 1553 – 1592
Premier fils du maire de Bordeaux Pierre, Michel Eyquiem de Montaigne reçut une éducation spartiate et raffinée, le protégeant, d’une France ravagée par les guerres de religions et les fanatismes. Il devient magistrat à Périgueux et conseiller au Parlement de Bordeaux. A la mort de son père, il hérite d’un riche domaine ou il va se retirer, lire, méditer. Il rédigera « les Essais », œuvre de longue haleine, sans but précis, dont il est le sujet. Cette œuvre témoigne d’une pensée originale, autour du scepticisme et de l’incertitude, qui va marquer de grands penseurs tels que Descartes, Pascal, Voltaire, Nietzsche, Schopenhauer, Heidegger, Merleau-Ponty… Son scepticisme inspiré des Gréco-latin (Sénèque, Socrate, Plutarque) et stoïciens va glisser vers un humanisme intelligent et bienveillant, avec un relativisme évolutif, loin des dogmatismes et de la métaphysique. Il est de nos jours d’une modernité criante.
Montaigne et la Vérité :
« Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà ? » – « Je préfère savoir ce que je crois, que croire ce que je sais ». Dans une époque troublée et violente ou chacun crie « Je sais », il murmure : « Que sais- je ? ».
Pour lui, la raison semble impuissante à connaître, malgré l’orgueil humain, car les différences extrêmes qui séparent les choses, et leur impermanence, sont un obstacle à la connaissance. « La conséquence que nous voulons tirer de la ressemblance des événements est mal sure, d’autant qu’ils sont toujours dissemblables: il n’est aucune qualité si universelle en cette image des choses que la diversité et la variété ».
Pour Montaigne, l’homme est un être mobile, ondoyant et divers, incapable d’atteindre la vérité (qui pour la plupart ne sont que conjectures). » Dès l’instant où l’on croit savoir, où l’on s’imagine détenir la vérité, il y a risque d’intolérance, de tyrannie, d’oppression. Le pire est que la trop bonne opinion que chacun a de soi, reste méconnue de tous« . Mais des l’instant où l’on a l’humilité, la force et le courage, d’ouvrir les yeux, l’ignorance qui se sait, qui se juge et qui se condamne, n’est plus une entière ignorance.
Ainsi, Montaigne ne laisse pas le dogmatisme philosophique surpasser le témoignage de l’expérience familière, et place des considérations expérientielles modestes, au-dessus des demandes fanatiques de la loyauté doctrinale. C’est un modéré.
Il a plus de méfiances envers la « Raison » qu’envers la « Vérité », qu’il aime découvrir au détour du chemin, simple, factuelle, éclairante. Cependant, pour lui, il y a un hiatus entre l’utile et le vrai : « le bien, plutôt que le vrai ». Toute vérité ne serait pas bonne à connaître.
Son rapport à la « nature » est simple et admiratif : il observe et apprécie. Il considère que « chaque homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition »
Montaigne fut le dernier grand défenseur de l’incertitude : « C’est l’incertitude que l’on trouvera au bout de notre temps ».
Avec Descartes le monde va basculer ensuite vers l’abstraction, le concept, la raison et la certitude. Il faudra des siècles pour que l’incertitude reprenne sa place et ramène l’homme vers plus de prudence et d’humilité. « Aussi haut que l’on soit assis, on est assis que sur son cul !».
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GIORDANO BRUNO 1548-1600
Giordano Bruno est né en 1548 à Nola, dans le royaume de Naples. Fils de petite noblesse il est placé chez les dominicains ou il devient moine à 17 ans. Il reçoit ainsi une bonne éducation, imprégné d’humanisme, d’auteurs classiques, de latinisme. Il rejoint l’université de Naples, où il découvre la mnémotechnique, et les débats philosophiques entre platoniciens et aristotéliciens. En 1565, il rencontre Giordano Crispo, maitre en métaphysique. Il devient prêtre à 25 ans, puis lecteur théologique en 07.1575. Malgré une thèse sur la pensée de Thomas d’Aquin, il est attiré par l’hermétisme, la magie, la cosmologie ainsi que la liberté de pensée d’Erasme. Rebuté par l’orthodoxie religieuse, il va s’y opposer, et sera évincé de l’ordre des Dominicains en 02.1576
S’en suit une longue période d’errance de 1576 à 1592, ou il poursuivra néanmoins ses recherches et écrire une cinquantaine d’œuvres, (dont 35 nous sont parvenues). D’abord l’Italie, ou il ne fait pas bon être un Apostat. Il ira en Savoie, puis chez les Calvinistes à Genève, ou il ne s’intègre pas à la communauté évangélique et est excommunié le 06.08.1578. Après des séjours à Lyon et Toulouse il obtient des titres et travaille la physique, les mathématiques et la mnémotechnique, ce qui lui vaut d’être sous la protection d’Henri III, roi de France. En 1583 Bruno part en Angleterre. Il y publiera «Sur l’infini, l’univers et les mondes», « Le Banquet des cendres », « La Cause, le principe et l’un », « L’Expulsion de la bête triomphante » contre les attitudes calvinistes et catholiques, « La Cabale du cheval Pégase » qui démolit les thèses d’Aristote, et « Les Fureurs héroïques » qui élimine l’idée d’un monde centré et présente un univers où Dieu serait partout.
Opposé à l’église anglicane, il quitte l’Angleterre, fait un bref retour à Paris (ou il devient indésirable pour ses idées révolutionnaires et son intransigeance). En 06.1586, il va dans les universités Allemandes chez les Luthériens d’où il est excommunié en 1588
En 08.1591, il arrive à Venise invité par Giovanni Mocenigo, avec qui il se brouille en refusant de lui enseigner la mnémotechnique et l’art d’inventer. Mocenigo le dénonce à l’inquisition, il est emprisonné le 23.05.1592.
Son procès va durer 8 ans, avec des chefs d’accusations multiples (pensée antidogmatique, rejet de la transsubstantiation, blasphème contre le Christ, négation de la virginité de la Vierge Marie, pratique de l’art divinatoire, croyance à la métempsychose et surtout sa vision cosmologique). Les tribunaux Vénitiens vont le blanchir, mais le pape Clément VII le fait extrader à Rome. En 1593, dix nouveaux chefs d’accusations sont ajoutés lors de 7 années du procès mené par le Cardinal Bellarmin (qui poursuivra ensuite Copernic et Galilée).
Le 16.02.1600 Giordano Bruno est condamné pour hérésie et brulé vif en public sur le Campo di Fiori. Encore aujourd’hui l’église n’a pas reconnu sa culpabilité d’avoir condamné Bruno (tout au plus n’aurai t’il pas fallu le bruler). Cette mort par crémation a été niée, puis reconnue véridique et a fait l’objet de vives polémiques, encore actives de nos jours.
Giordano Bruno est probablement un des plus grands penseurs des temps modernes, avec une puissance intuitive « géniale », au sein d’une pensée unitaire et cohérente. Il est le premier à concevoir l’univers infini, homogène, sans ordre ni orientation, constitué d’une infinité de mondes dont chacun est un système solaire, où les planètes, comme la terre elle-même, tournent autour de leur soleil respectif. Il réfute la conception Aristotélicienne et considère l’être singulier comme une modalité d’être de la substance unique, qui demeure identique malgré l’infinie diversité de ses modes d’être. Il a pressenti les exoplanètes et les trous noirs qu’il appelait « Le Chaos », et « l’Orchus » zone sans envie, sans création, sans forme, sans lumière, aspirant la matière « Avec le nom d’Orcus, nous voulons signifier une sorte de gouffre vaste et infini qui joint aux attributs du vide, le fait de concevoir, désirer et attirer tout »
LA MONADE (La métaphysique de Giordano Bruno par Paul Meier – http://sys.theme.free.fr/Bruno.html)
Très influencé par Nicolas de Cues (1401 – 1464) et sa cosmologie basée sur la géométrie, il reprend le concept de Pythagore de l’impossibilité d’atteindre le vrai cercle par la division à l’infini des côtés d’un polygone, ce qui le mène à la conception du minimum insécable de toute mesure et de toute existence : « la Monade ». A notre époque « scientifique », la monade est comprise comme une prémonition du quantum, elle est le minimum de l’espace, du temps et des corps, mais aussi le minimum de tout ce qui n’est pas mesurable en particulier tout ce qui peut être pensé. C’est un tout indissociable, origine divine de l’existence : « Le minimum est la substance autant des nombres que des grandeurs ainsi que des éléments de toutes choses quelles qu’elles soient. Le minimum est la substance des choses, dans la mesure où il désigne plus qu’une quantité, il est en effet le principe quantitatif des dimensions corporelles. Il est, dis-je, élément matériel, efficient, final et total. De même en parole ou en esprit et dans n’importe quel mode, la monade est rationnellement dans le nombre et essentiellement dans toute chose. C’est pourquoi le maximum n’est rien d’autre que le minimum. Enlevez partout le minimum et il n’y aura rien nulle part. Otez partout la monade et il n’y aura de nombre nulle part, rien ne sera dénombrable, il n’y aura plus de numérateur. A partir de là, l’optimal, le maximal, la substance des substances, l’entité dont les êtres tiennent leur existence, est reconnue sous le nom de monade. » (Triplici minimo et mensura, I. 2).
LE QUANTUM : Bruno a eu l’intuition du minimum des mesures d’espace, de temps et de matière qui fut découvert expérimentalement par Planck. Mais il ne réduit pas ce minimum à la seule matière mesurable. Il le conçoit dans un sens global, métaphysique, comme référentiel et origine de toute existence physique et de toute connaissance mentale, quantitative et qualitative.
LA RELATIVITÉ : Bruno avait l’intuition de la relativité, non pas d’une relativité de l’espace-temps mais bien au contraire de la relativité des observations et des mesures: « l‘égalité est dans ce qui demeure toujours (le minimum et maximum de l’univers). Pour ce qui change toujours, soit de l’un à l’autre soit des autres à tous, les mesures sont inégales ».(De triplici II, V)
LE DÉSIR (Alberto Fabris. Itinéraires du désir dans la philosophie de Giordano Bruno. Philosophie. Université de Lyon, 2018. Français. NNT : 2018LYSEN074)
La théorisation d’un univers infini et dépourvu de centre ou de périphérie, la matière comme substrat créatif, auto productif et vital, la nature intellective de tout vivant, sont les grilles théoriques à la base d’une nouvelle herméneutique du désir.
Ce désir est la force qui traverse et anime tout l’univers. Émanation du Chaos, vide infini et pure puissance, l’Orcus désire la totalité des formes et aspire constamment à se réaliser dans l’acte absolu. Le désir se configure ainsi comme la force qui pénètre et vivifie chaque chose, en ouvrant le fini à la totalité des possibles. Mais « le désir meurt de ce qui lui échappe comme de sa possession«
La matière, loin d’être la masse amorphe et inerte nécessitant une action extérieure, se configure comme une puissance et une tension constante. Elle est perpétuellement traversée et mue par un désir qui pousse ses parties à vouloir engendrer et manifester la vie comme force toujours agissante dans chaque composé. Dieu, dans son immanence, se reflète dans tout être qui n’est ainsi qu’un fragment du miroir de la nature.
Le désir structure la vie de l’univers et règle les échanges entre ses éléments. Il est une des composantes fondamentales du cosmos car il réalise constamment l’infini, le « tout-dans-tout » qui exprime l’essence de chaque être. Le désir inné de toute espèce animale caractérise ainsi sa manière toute particulière d’assurer la réalisation de l’infini, partout et constamment en acte. De même pour l’homme, aspirer à l’infini – grâce à un effort concomitant de la volonté et de l’intellect – signifie se reconnaître dans la nature de celle dont il n’a pourtant jamais été séparé. Cette connaissance nous libérera enfin de la peur de la mort et de toute autre crainte : « Le temps ôte tout et donne tout; toutes choses se transforment, aucune ne s’anéantit; l’Un seul est immuable, l’Un seul est éternel et peut demeurer éternellement Un, semblable et même ».
BRUNO ET LA VÉRITÉ
Pour Bruno l’inexpliqué est inacceptable. A son époque la science n’était pas outillée, il en était réduit à travailler avec ses yeux et ses intuitions. Il va utiliser le doute. Si « l’intellect ne peut faillir », il faut s’accommoder de « la tromperie des sens » . L’inexpliqué ne doit pas être accepté et l’évidence ne peut que s’imposer après être passée au filtre de la raison pour construire une vérité toute provisoire,
partielle et partiale.
Il donne à la foi un vrai statut, démarqué de la croyance qui utilise des références non fiables et se présente comme une vérité révélée.
Bruno sait que le réel est éminemment complexe, ou « tout se transforme, rien ne
s’annihile ». Pour lui « l’ombre des idées » change avec la lumière ; si la vérité est infinie, la capacité à la détenir est restreinte aux limites de l’intelligence humaine. Il ménage , avec une grande lucidité, une place à l’inaccessible en donnant un statut à l’ignorance, et martèle que « la divinité n’est pas là pour combler les vides.
Vous pouvez télécharger l’article de Gérard Leclerc : Histoire de la vérité et généalogie de l’autorité
La personnalité de Bruno « dérange » encore de nos jours: intransigeant, attaché à ses convictions au point de mourir pour elles, génial précurseur pour les uns, dogmatique provocateur pour les autres, à la fois fascinant et mystérieux. Il fait couler beaucoup d’encre. Sa vie, sa mort ont donné lieu à un film et 2 Opéras. On lui a érigé plusieurs statues, dont une à Rome au Campo de Fiori square.

Jacques Attali en 2000 (le Monde 17.02.200) écrivait à son sujet : « Philosophe vagabond, courageux fragile, homme de foi et de vérité, Bruno n’était pas dupe du malheur qui le guettait. Il a toujours su qu’il aurait à payer cher pour avoir compris que l’Univers ne se résumait pas à une théologie prise au pied de la lettre, pour avoir eu – avec d’autres mais bien avant ceux à qui on en attribue aujourd’hui la paternité -, l’intuition de ce qui est devenu l’épistémologie, la cosmologie, la théorie générale de l’Univers, la relativité, la chimie, la génétique ; pour avoir perçu, avant même Pascal, l’importance de la beauté comme source d’accès à la vérité; pour avoir reconnu à chaque homme tous les droits sur lui-même et aucun droit sur le reste de l’Univers. »
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RENÉ DESCARTES : 1596 – 1650
René Descartes est N2 à La Haye, petite ville de Touraine qui a abandonné son nom pour prendre celui du philosophe. Son père est conseiller au Parlement de Rennes. En 1606, à l’âge de dix ans, il est admis au collège royal de La Flèche, tenu par les jésuites.
La « science admirable »
En 1614, il entre à l’Université de ou il obtient sa licence en droit. En 1618, il s’engage dans l’armée de Maurice de Nassau, en Hollande. Il fait la rencontre de Isaak Beeckman à l’Université de Caen. Très informé des progrès scientifiques du moment, Beekman professait le mécanisme, qui va enthousiasmer Descartes. Celui ci rédigera ses premiers écrits, et un petit Traité de musique (1618). Il part en Allemagne et s’engage dans l’armée de Maximilen de Bavière.
Descartes a beaucoup voyagé, a changé souvent de résidence, publié de nombreux livres dont le discours de la méthode, méditations métaphysiques, principes de la métaphysique, traité du monde et de la lumière, règles pour la direction de l’esprit, l’homme etc… Il faut ajouter des traités, des lettres et des travaux en mathématiques.
Descartes et la recherche de la vérité :
Découvrir la vérité de façon méthodique en ramenant les propositions obscures aux plus simples et à nous élever ensuite, du plus simple au plus complexe, en s’appuyant sur l’intuition et la déduction.
L’intuition, indubitable, conception d’un esprit pur et attentif, connaissance directe ou immédiate, permet de recevoir une chose pour vraie, de saisir une idée dans sa clarté. Est claire une idée présente et manifeste à un esprit attentif. L’évidence, le caractère de ce qui s’impose immédiatement à l’esprit et entraîne son assentiment.
A côté de l’intuition, la déduction rationnelle est nécessaire : la déduction est une opération discursive par cheminement, démonstration, enchaînement logique.
La méthode de Descartes, reposant sur l’intuition rationnelle et la déduction, ne serait rien sans le doute.
Le doute cartésien n’est pas sceptique, mais méthodique. Nécessaire pour balayer les fausses opinions et parvenir à l’évidence, il consiste à suspendre provisoirement tout ce qui n’est pas certain. Le doute pour parvenir au vrai et édifier une science certaine.
La métaphysique : le cogito, la conscience de soi du sujet pensant. Aussi universel que soit le doute, il ne peut atteindre sa propre condition, car doutant, je pense et, pensant, je suis. Ainsi l’activité de l’esprit et la conscience me caractérisent : la conscience est l’essence de la pensée.
Dieu : qui existe par l’idée de parfait, être souverain, tout puissant, éternel, infini, contient en lui autant de perfection que l’idée en représente. Dieu existe, substance souverainement parfaite, qui ne saurait être que vérace, garantissant, que les idées que je conçois comme claires et distinctes sont vraies. La « véracité divine » découle de la nature même de Dieu. L’idée de Dieu fait partie des idées innées. Essence du dynamisme spirituel de l’homme avec la supériorité de l’entendement sur l’imagination.
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BARUCH SPINOZA :1632 – 1677
Juif Néerlandais, il est banni à 23 ans de la communauté juive d’Amsterdam pour des écrits jugés hérétiques. Il est aussi victime d’une tentative d’assassinat et se réfugie à La Haye, où il doit gagner sa vie comme polisseur de lentilles optiques.
Dans l’Éthique, Spinoza place le désir, ou conatus, au fondement de tout : « Chaque chose s’efforce de persévérer dans son être. » La loi fondamentale de la vie, c’est la croissance, ou augmentation de la puissance d’agir, seule vertu à même de procurer du bonheur. Pour Spinoza, il n’y a pas de Bien ni de Mal, seulement du bon et du mauvais : le bon accroît notre conatus, le mal le rétrécit. La raison humaine est cet outil de guidage qui doit nous permettre de choisir les éléments avec lesquels nous entrons en harmonie et qui nous rendent par là-même joyeux.
Spinoza et la vérité :
Il rejette le correspondantisme : l’adéquation de l’idée avec son objet. Sa conception de la vérité s’appuie sur le recours aux mathématiques, dans lesquelles la vérité n’est pas subordonnée à l’existence de l’objet. La vérité n’est donc plus définie par rapport à l’objet, mais par rapport à l’entendement producteur de la connaissance. La vérité est une qualité intrinsèque de l’idée et se révèle d’elle-même sans aucune référence à son être formel : « Comme la lumière se fait connaître elle-même et fait connaître les ténèbres, la vérité est norme d’elle-même et du faux ». Spinoza s’inspire d’une partie de la théorie cartésienne de la connaissance selon laquelle l’idée vraie possède un signe intrinsèque dévoilé par la lumière naturelle, tout en rompant avec la conception classique de subordination de l’idée au réel.
L’idée de vrai chez Spinoza comporte trois caractéristiques :
- la vérité est intérieure (immanente) à l’idée : le mathématisme permet de rejeter la notion de convenance extrinsèque de l’idée à son idéat – 2. la vérité est son propre signe : tomber par hasard sur le vrai, c’est encore être dans le faux – 3.le vrai est conforme à son objet : l’adéquation à l’objet n’est donc plus une condition de la vérité de l’idée, mais seulement une des caractéristiques du vrai.
La vérité est norme d’elle-même et n’a pas besoin du recours à une marque ou à un signe extrinsèque qui serait nécessaire pour nous la faire reconnaître
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GOTTFRIED WILHEM LEIBNITZ : 1646 – 1716
Leibnitz est un philosophe, scientifique, mathématicien, logicien, diplomate, juriste, bibliothécaire et philologue allemand. Il est né à Leipzig dans une famille luthérienne. C’est un penseur majeur du 17° siècle. Il a tenté de prouver l’existence de Dieu alors que qu’avec René Descartes et Baruch Spinoza il fait partie des plus grand rationalistes. Il est un des précurseur de la philosophie analytique et un spécialiste du langage et de la sémantique.
Ce qui l’amène à proclamer qu’une « proposition est vraie quand prædicatum in est subjecto, quand le prédicat est contenu dans le sujet ». C’est dire que l’analyse conceptuelle seule des termes d’une proposition suffit à comprendre le lien nécessaire entre un sujet et un prédicat et à déterminer ainsi s’il est vrai ou faux. Cette inhérence conceptuelle a des répercussions primordiales sur l’ensemble de la philosophie leibnizienne, dont l’ontologie de la relation « intention/extension » et substance/accident.
La philosophie de Leibniz repose sur un principe : rien n’est sans raison. Ainsi il pense que nous vivons dans un monde dont l’harmonie a été préétablie par un Dieu capable de tout calculer puisqu’il est omniscient. Et parce que Dieu est bienveillant, il n’a fait exister que le meilleur des mondes possibles.
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EMMANUEL KANT : 1724 – 1804
Emmanuel Kant est né en 1724 à Königsberg issu d’un milieu modeste (son père était sellier avec 11 enfants) enseigné. En 1740, il entre à l’université de Königsberg pour étudier la théologie. Il y découvre Newton et la physique, puis l’astronomie. En 1746, il publie sa première dissertation : Pensées sur la véritable évaluation des forces vives. En 1755, il commence à enseigner à l’université de Königsberg. Kant est le premier grand philosophe moderne à donner un enseignement universitaire régulier. À partir de 1760, ses cours portent sur la théologie naturelle, l’anthropologie, et la critique des « preuves de l’existence de Dieu » ainsi que la doctrine du beau et du sublime. En 1766, Kant obtient le poste de sous-bibliothécaire, à la Bibliothèque de la Cour, fonction qu’il occupe jusqu’en avril 1772. C’est la seule démarche qu’il ait jamais faite pour obtenir une faveur. En 1770, il est nommé professeur titulaire, grâce à sa publication « De la Forme des principes du monde sensible et du monde intelligible ». En 1781 il publie la » Critique de la raison pure « . Il devient membre de l’Académie royale des sciences et des lettres de Berlin en 1786. En 1788 il publie la Critique de la raison pratique et, en 1790, la Critique de la faculté de juger. Toutes ses autres œuvres majeures (Fondation de la métaphysique des mœurs et Vers la paix perpétuelle notamment) sont écrites durant cette période.
Kant n’a jamais quitté sa région natale mais il fut très informé de l’actualité du monde. Il recevait également très souvent de nombreux amis à dîner et déjeunait chaque jour avec un inconnu. Il avait une vie ponctuelle, répétitive, très règlée par sa montre. Célèbre, il meurt en 1804 à Konigsberg.
KANT ET LA VÉRITÉ :
« La vérité, dit-on, consiste dans l’accord de la connaissance avec l’objet. Selon cette simple définition de mot, ma connaissance doit donc s’accorder avec l’objet pour avoir valeur de vérité. Or, le seul moyen que j’ai de comparer l’objet avec ma connaissance, c’est que je le connaisse.
Ainsi ma connaissance doit se confirmer elle-même; mais c’est bien loin de suffire à la vérité. Car puisque l’objet est hors de moi et que la connaissance est en moi, tout ce que je puis apprécier, c’est si ma connaissance de l’objet s’accorde avec ma connaissance de l’objet. Les anciens appelaient diallèle un tel cercle dans la définition. Et effectivement, c’est cette faute que les sceptiques n’ont cessé de reprocher aux logiciens; ils remarquaient qu’il en est de cette définition de la vérité comme d’un homme qui ferait une déposition au tribunal et invoquerait comme témoin quelqu’un que personne ne connaît, mais qui voudrait être cru en affirmant que celui qu’il invoque comme témoin est un honnête homme. Reproche absolument fondé, mais la solution du problème en question est totalement impossible pour tout le monde. »
Kant affirme que le « centre » de la connaissance est le sujet connaissant, et non une réalité extérieure par rapport à laquelle nous serions simplement passifs. Ce n’est donc plus l’objet qui oblige le sujet à se conformer à ses règles, c’est le sujet qui donne les siennes à l’objet pour le connaître. Ceci a pour conséquence que nous ne pouvons pas connaître la réalité en soi, mais seulement la réalité telle qu’elle nous apparaît sous la forme d’un phénomène.
La critique kantienne est une tentative de dépasser l’opposition entre le « dogmatisme », ou l’idéalisme, et le « scepticisme », représenté par l’empirisme Humien: « la métaphysique est un champ de bataille ».
Cette refondation est, dans le même temps, l’assignation de limites à l’entendement humain : Kant établit une ligne de partage entre ce qui est accessible à la raison humaine et ce qui la dépasse, permettant de distinguer la science, et ce qui relève de la croyance.
Tout énoncé prétendant formuler une vérité certaine sur Dieu est qualifié de « dogmatique » : le projet même d’une théologie rationnelle est invalidé. Réciproquement, toute profession d’athéisme qui voudrait s’appuyer sur la science pour affirmer l’inexistence de Dieu est renvoyée à la simple croyance. Ces questions, qui concernent les Idées transcendantales (Dieu, l’âme et le monde), ne peuvent pas devenir l’objet de notre connaissance (qui s’appuie toujours sur la réceptivité des sens unie à la spontanéité de l’entendement). Kant concède : « Je dus donc abolir le savoir afin d’obtenir une place pour la croyance ».
Limiter les prétentions de la raison (en révélant les illusions transcendantales) est la solution que veut apporter Kant à la crise de la métaphysique. Il faut que la raison apprenne que certaines questions dépassent ses capacités. Cette limitation n’est possible que par une critique complète de la raison par elle-même. Il faut entreprendre une critique de la raison par la raison (Critique de la raison pure). La raison organisera un procès de ses propres prétentions, « dogmatiques », à connaître des objets situés par delà l’expérience (noumènes – par contraste avec les phénomènes).
C’est tragique de devoir renoncer au savoir pour pouvoir croire. L’excès de raison et de certitude peut tuer la croyance, ou prendre sa place en devenant à son tour dogmatique. Le doute permet d’éviter un tel dilemme.
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GEIG WILHEM FRIEDRICH HEGEL : 1770 – 1831
Hegel est issu d’une famille aisée et cultivée. Bon élève il se dirige d’abord vers le théologie, le grec (dont il traduit plusieurs ouvrages anciens). Il s’intéresse aux mathématiques, la logique, la psychologie, l’art, l’histoire etc… Enthousiasmé par les philosophes Grecs, Jean Jacques Rousseau, la révolution Française de 1789, il détestera la terreur et la révolution de 1830. Bien que libéral, attaché aux libertés, il n’était pas républicain.
Diplômé de théologie, il va devenir précepteur en Suisse puis à Francfort, ou il commence une critique historique de la religion qui va le mener vers la dialectique. Il devient universitaire et publie « La phénoménologie de l’esprit » en 1807. Ensuite viendront: « La science de la logique », « Encyclopédie des sciences philosophiques», « Principes de la philosophie du droit ».
La philosophie de Hegel est systématique et encyclopédique. Elle se développe à partir de l’idée logique, essentiellement déterminée par la notion de dialectique, qui est à la fois un concept, un principe d’intelligibilité, et un moyen d’appréhender le mouvement réel qui gouverne les choses du monde.
Pour Hegel, le but de la philosophie n’est pas le bonheur, mais de parvenir à la vérité, qui est à la fois l’objet et le but de la philosophie.
Hegel a une approche personnelle de l’approche de la vérité. Il se tourne d’abord vers le scepticisme: « le scepticisme est la dialectique de toute déterminité. Dans toutes les représentations du vrai, la finitude est susceptible d’y être mise en évidence, puisqu’elles recèlent une négation et par conséquent une contradiction » . Il s’appuie sur les sceptiques pour révéler la finitude des vérités immédiates, et qui sont « dirigées contre la certitude des choses et des faits de conscience. C’est ainsi qu’on explique l’incertitude de toute chose et la nécessité de suspendre son jugement à partir de la diversité des animaux, des hommes, des organes sensoriels, des circonstances, des situations, des distances et des lieux, des mélanges(ou rien ne se présente comme pur pour les sens), des différentes grandeurs et constitutions des choses, de la relation (à savoir que tout est relatif à autre chose), de la fréquence ou de la rareté, de la diversité de culture, mœurs, lois, croyances mythiques et préjugés ». Tiré de : Clément Bertot; Mémoire de maîtrise, année 2004-2005. Université de la Sorbonne, Paris IV.
Les septiques affirment sans le démontrer que la vérité est inaccessible et renoncent à s’en préoccuper. Hegel s’est insurgé contre cette opinion dominante en Allemagne : « L’un des présupposés absolus de la culture de notre temps est que l’homme ne sait rien de la vérité ». Il va aussi réfuter la version de Kant qui critique le connaître hors de l’acte de connaissance, et du rapport de celle-ci avec un objet concret. Hegel ne nie pas qu’une critique de la connaissance soit nécessaire, mais il souligne que les limites de la connaissance finie, doivent se manifester de l’intérieur, dans le rapport actif du sujet à l’objet. La connaissance et la vérité, hors de leur intériorité réciproque dans l’acte de connaître, n’ont pas d’existence.
Ces représentations masquent le cheminement dialectique de la conscience, qui la conduit d’elle-même à se dépasser au profit d’un savoir qui abolit la distinction du subjectif et de l’objectif. C’est ce point précis qui fait l’originalité de la doctrine hégélienne de la vérité
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WILLIAM JAMES : 1842 – 1910
Pour James (psychologue et un des fondateurs du pragmatisme et de la philosophie analytique), la vérité est supérieure à la croyance, car elle est en accord avec la réalité. La vérité ne réside pas dans l’atteinte d’une essence de la réalité mais, au contraire, elle doit être expérimentée et validée. Les vérités ne sont pas absolues comme pour les rationalistes, mais elles dépendent des faits et de notre expérience de l’environnement.
Avant de savoir si quelque chose est vrai, il faut émettre des hypothèses, anticiper une expérience, et fonder une croyance dont la capacité à dire le vrai doit être testée. Il faut aussi que l’hypothèse puisse s’intégrer sans trop de problèmes dans notre corpus de croyances.
Toutes les enquêtes sur les faits et les choses conduisent à des croyances, des non-croyances ou des doutes. Il y a non-croyance quand quelque chose contredit ce que nous croyons réel, lorsque notre croyance n’est pas assez justifiée par ce que nous connaissons.
Par la suite James a évolué vers une conception volontariste de la Vérité, justifiant l’appel aux considérations sentimentales dans le travail intellectuel (André Maes – Louvain – 1946). Cependant il définit le Pragmatisme comme une doctrine de Vérité. « Une opinion nouvelle entre en ligne de compte parmi les opinions vraies, dans la mesure ou elle satisfait chez l’individu le besoins d’assimiler aux croyances dont il est approvisionné, ce que son expérience lui présente de nouveau. Parmi nos idées nouvelles, la plus vraie sera celle qui remplit sa fonction de satisfaire ce double besoin« . Si l’on insiste sur le caractère expérimental du travail scientifique, rapproché du travail philosophique et du sens commune, vous aboutirez à une notion stricte de la vérité. Si au contraire vous insistez sur le caractère provisoire des résultats de ce travail, sur l’arbitraire des hypothèses, sur la nature déformante de l’accommodation des idées nouvelles aux anciennes et sur le caractère subjectivement satisfait des vérités nouvelles, vous aboutirez à une notion large de la vérité. James met en relief le caractère partiel, provisoire et subjectif de nos connaissances, mais il prétend que de tels caractères ne portent nulle atteint à leur valeur de vérité.
« La vérité d’une idée n’est pas quelque chose d’inerte, une propriété qu’elle possède une fois pour toutes. L’idée devient vraie, elle est rendue vraie par les événements. La vérité est, en fait, un processus par lequel elle se vérifie. Sa validité consiste dans le processus de sa validation. Être d’accord, au sens le plus large du mot, avec une réalité ne peut donc signifier que ceci : être conduit directement vers cette réalité ou dans son voisinage, ou bien être mis à même d’agir sur elle de façon à manier cette réalité, ou quelque chose qui soit en rapport avec elle, mieux que si l’accord n’existait pas. »
« Toute idée qui, soit au point de vue pratique, soit au point de vue intellectuel, nous aide dans nos rapports avec la réalité, ou avec ce qui s’y rattache, qui n’entrave pas notre marche en avant en nous réservant des déceptions, qui convient en fait et adapte notre vie à l’agencement total de la réalité, répondra suffisamment à ce qu’on exige d’elle. En ce qui concerne cette réalité, elle sera vraie. »
Pragmatisme et Vérité :« Le vrai, n’est pas autre chose que ce que nous trouvons avantageux dans l’ordre de nos pensées, tout comme le bien est tout simplement ce que nous trouvons avantageux dans l’ordre de nos actions ». Cette théorie de la vérité, a été très discutée.
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FRIEDRICH NIETZSCHE : 1844 – 1900
Dans « Le Gai savoir », Nietzsche remet en cause la notion de “vérité”, qui repose sur des présupposés n’ayant jamais fait l’objet d’une quelconque interrogation. La vérité serait alors affaire d’interprétations. Selon Nietzsche il n’y a pas de faits, mais seulement des interprétations. » Ce que nous nommons usuellement connaissance objective ou connaissance vraie ou vérité, n’est jamais qu’un type d’interprétation particulier «
L’illusoire quête de vérité
Pour Nietzsche, » dans la manière classique de penser les choses en philosophie, il y a vérité là où il y a adéquation de notre pensée à la réalité « . Mais, si ce que produit l’intelligence, n’est que des modes de pensée utiles, et s’il n’y a pas d’adéquation à une réalité absolue de notre manière de penser, alors il n’y a pas de vérité, et il n’y a plus que de l’erreur. Il persiste en déclarant qu « il n’y a pas de faits, mais seulement des interprétations« .
Renoncer au confort pour se dépasser
« L’état que caractériserait l’absence totale d’inquiétude, cet état de paix, pourrait-on dire, qui nous permet de survivre en quelque sorte petitement, ce n’est pas nécessairement l’état qui est le plus souhaitable pour l’homme. Il est préférable que l’homme apprenne à affronter le danger « parce que c’est par là précisément qu’il va s’épanouir davantage, qu’il va s’élever au-dessus de ce qu’il est, qu’il va se dépasser lui-même. »
« Là où j’admets qu’il peut y avoir un nombre potentiellement indéfini d’interprétations, (…) je me trouve arraché précisément à ma croyance et à l’idée d’une vérité possible ». Et c’est effrayant. Mais pour Nietzsche, c’est le gage de « l’ouverture de nouveaux espaces de pensée. »
La science ou la persistance de la croyance en la vérité
Nietzsche cherche à montrer que les savants ont mis à l’écart toutes sortes de croyances, et ils les ont laissés rentrer sur le territoire de la science qu’à titre d’hypothèse expérimentale et provisoire. Ils ont ensuite continué à travailler constamment avec la croyance en la vérité qui est classiquement l’objet même de la recherche des philosophes ou des savants.
Nous croyons à la vérité. Mais si on nous demande ce qui justifie cette croyance, ce qui justifie l’idée qu’il y aurait de la vérité, nous n’avons généralement pas les moyens d’en rendre compte. Une science cohérente, avec ses propres exigences, devrait renoncer à la vérité à partir du moment où elle s’aperçoit que ça n’est rien de plus qu’une croyance dont nous avons eu besoin, pendant très longtemps, pour des raisons vitales ou pratiques *.
(* Recueilli à partir des propos de Céline Denat qui est Maîtresse de conférences à l’Université de Reims-Champagne-Ardennes, spécialiste de philosophie allemande moderne, elle est membre et coordinatrice du Groupe international de Recherches sur Nietzsche)
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MARTIN HEIDEGGER : 1889 – 1976
Ayant démarré avec la phénoménologie auprès de son premier maitre Husserl, il vire rapidement vers la question du sens de l’être qu’il aborde brillamment dans son livre » être et temps ». Mondialement célèbre, il se tourne vers la métaphysique qu’il essaye de « moderniser ». Son approche aura un grand impact sur beaucoup de penseurs en France de Merleau Ponty, Sartre, Levinas, Derrida et Foucault.
Concernant la Vérité, il a professé sous le titre « De l’essence de la vérité » à l’Université de Fribourg en hiver 1931-1932, un cours qui aborde la question de la vérité en faisant un retour sur le moment platonicien. Il y montre qu’une nouvelle conception de la vérité cherche à se faire jour chez Platon. A la vérité «ontologique» initialement entendue, chez les Présocratiques et Héraclite, se substitue la vérité «logique», conçue comme accord de la proposition et de la chose.
Pour Heidegger, la vérité requiert l’expérience existentielle de l’homme en « s’ouvrant » à ce qu’il rencontre (l’étant). Il s’agit de l’ouverture du sujet à l’égard de son objet de conscience, lequel réclame pour se « dévoiler », autant chez lui que chez son récepteur humain, un « laisser-être ». Le vrai, que ce soit une chose vraie ou un jugement vrai, est ce qui est en accord, ce qui concorde. Être vrai et vérité signifient : s’accorder, et d’une double manière. D’abord, comme accord entre la chose et ce qui est présumé d’elle et, ensuite, comme concordance entre ce qui est signifié par l’énoncé et la chose.
La puissance de la science nous fait oublier d’orienter notre regard sur le seul être qui interroge le monde et qui s’en étonne. Il convient donc, comme l’avait fait Pascal, mais avec d’autres concepts, d’ancrer dans l’humain tout ce qui relève de la « vérité ». « Il n’y a de vérité que pour autant qu’il y ait et aussi longtemps qu’il y a un être-là (le Dasein)».
« La vérité est « dévoilement », comme le suggérerait le vocable par lequel les Grecs la dénommaient : alètheia qui signifierait littéralement « retrait du voile », « dé-voilement ». Seuls nous autres humains sommes sensibles à la façon dont les choses viennent vers nous, s’établissent dans la présence, et requièrent que nous leur donnions sens. Il ne saurait, ajoute Heidegger, y avoir de vérité avant ou après l’existence des humains.
Ainsi s’opposent, depuis les origines de la philosophie, deux grandes traditions, l’une posant la « vérité » dans un lieu transcendant et intemporel, l’autre réduisant la vérité aux constructions d’un vivant enfermé dans sa sphère comme l’araignée dans sa toile.
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KARL POPPER : 1902 – 1994
» La philosophie de KARL POPPER « , discours prononcé à l’Académie Française le 26 octobre 1981 par Edgar FAURE (ancien président du conseil des ministres de 1955 à 1956. Le discours est retranscrit « in extenso ».
1) L’antécédence de la théorie
La théorie, nous dit Popper, est à l’origine de tout : « Sans théorie, nous ne pouvons même pas commencer. » L’observation des faits a, sans doute, son importance décisive dans le processus de la découverte, mais « elle est toujours préalablement orientée ». Popper attaque et élimine le thème classique de l’induction. Il n’y a pas de circuit direct entre la notation d’un fait et la formulation d’une loi. Il faut passer par le relais de la supposition préalable ou tout au moins d’une disposition problématique dans laquelle la théorie ou la conjecture se trouve virtuellement incluse.
Cette antécédence de la fonction théorisante de l’humain sur l’observation des faits et même sur la manifestation de la vie, donne à la philosophie de Popper un caractère proprement spiritualiste. Ce mot n’est d’ailleurs pas employé par l’auteur, qui met en avant le concept de rationalité, mais celui-ci est très compréhensif, puisqu’il contient deux composantes, dont l’une est la rationalité proprement critique, et dont l’autre, la plus ancienne, est l’invention poétique et mythologique.
On peut dire, que l’humanisme, chez Popper, est potentiellement un animisme.
2) L’incertitude de la vérité
La vérité existe : « sans doute ». Ce qui n’existe pas, c’est la certitude. Dans l’optique poppérienne, la nouvelle idole (la science) a sacrifié son « ancienne idole » (la certitude). « Avec l’idole de la certitude, écrit Popper, tombe l’une des défenses de l’obscurantisme, lequel met un obstacle sur la voie du progrès scientifique ».
Dès lors on ne peut parler de vérité, mais seulement de vraisemblance.
Avant d’être tenue pour vraisemblable, la théorie doit être soumise au feu de l’expérience. Elle n’est pas vérifiable et elle n’est pas justifiable, mais elle est testable. Si l’expérience ne dément pas sa concordance avec les faits, on dit qu’elle est corroborée. Mais la théorie corroborée, même à un très grand nombre de reprises, peut à tout moment cesser de l’être, par l’effet de son exposition à un nouveau type d’expérience, où la concordance jusque-là constatée se trouvera en défaut.
De ce fait, les théories scientifiques se suivent, s’évincent et se succèdent, selon un phénomène qui peut être comparé, selon Popper, à la sélection darwinienne : les plus vigoureuses, les mieux équipées en informations corroborées étant les plus durables.
Il existe, à une époque déterminée et sur chaque sujet, une théorie que tout le monde tient pour vraie et qui est seulement la plus vraisemblable à ce moment-là. Elle règne jusqu’à ce que survienne une théorie plus vraisemblable encore
Alors qu’un million ou un billion d’expériences corroborantes ne suffisent pas à établir la vérité de la théorie, une seule expérience non concordante permet de certifier, sans repêchage possible, non pas seulement sa faux-semblance, mais son caractère définitivement inexact.
C’est ici qu’apparaît le quiproquo dû à l’emploi du terme de falsification, qui a été utilisé pour décrire la théorie de Popper, et qui procède d’une transcription littérale et fautive de l’anglais. Il doit être substitué soit par détection de fausseté, qui est la transcription la plus précise, soit par les mots de «réfutation », « infirmation » « improbation » ou « invalidation ».
3) La fonction heuristique de la critique et de l’élimination de l’erreur
Nous serions portés à penser que la découverte de l’erreur est un choc de désappointement et que l’on n’a plus qu’à constater avec tristesse la conclusion d’une mésaventure qui se traduit par le solde négatif du temps perdu. La situation est tout à fait différente ; on ne repart pas à zéro, on repart à plus quelque chose.
L’erreur n’est pas décevante mais enrichissante. Elle a la valeur d’une acquisition positive d’information, elle creuse et rétrécit à la fois le champ de l’investigation et, point essentiel, elle nous incite à une nouvelle problématique.
C’est la relance de la recherche, impulsée par l’élimination expérimentale de l’erreur, qui commande le cycle infini de l’expansion de la connaissance. Popper représente ce cycle, par ce que l’on appelle un schéma tétradique, mais ce schéma ne comporte en réalité que deux éléments : le premier comprend à la fois la problématique et la conjecture, qui sont inséparables ; le second comprend la critique et les expériences, qui sont également conjuguées.
Lorsque l’expérience échoue, on passe à une nouvelle formulation du problème, et ainsi de suite à l’infini. Lorsque l’expérience, au contraire, corrobore, il ne se passe plus rien du tout.
4) Le monde 3
Rappelons que le monde 1 est celui des « objets physiques ou des états physiques », que le monde 2 est celui des « états de conscience ou états mentaux et des dispositions comportementales à agir ». Quant à la définition du monde 3 : « C’est le monde des pensées scientifiques et poétiques et des œuvres d’art. » – « le monde constitué par les contenus logiques des journaux, livres, bibliothèques, mémoires d’ordinateurs et choses assimilables ».
Une fois qu’elles sont détachées de la pensée subjective et individualisée des connaissants, les unités de la connaissance prennent une valeur objective et de ce fait le monde 3, qui les inclut, possède un caractère d’autonomie qui n’exclut point la rétroaction avec les autres mondes. Les données qui le peuplent peuvent subsister même si personne ne les pense et ne pense à elles. On les retrouvera sans doute un jour. À l’égard de ce monde 3, l’esprit humain se présente à la fois comme son fournisseur et son explorateur. Il y découvre, non seulement ce que d’autres y ont placé, et dont il est possible que personne n’ait gardé le souvenir, mais aussi des unités de valeur qui se trouvaient incluses dans les précédents apports, ou qui en procèdent par une sorte de parthénogenèse. Il nous semble que l’existence de ce monde 3 et la liaison que l’homme peut établir à chaque instant avec les trésors qu’il renferme ou qu’il engendre, constitue pour l’ensemble de l’humanité, l’équivalent de ce que pourrait être une mutation biologique de l’espèce et même, si l’on peut s’enhardir à la concevoir, une mutation biologique continue.
C’est une image grandiose que nous donne Karl Popper du génie humain, ce terme étant ici appliqué non pas à un nombre limité de personnes, mais à chacun des membres de l’espèce, car chacun est, fût-ce dans la plus faible mesure, producteur et découvreur de connaissance, engagé dans l’œuvre collective de la création du monde 3.
C’est donc bien un véritable humanisme que nous présente Popper. C’est dans la même optique qu’il combat, sous le nom commun d’historicisme, toutes les philosophies, qui tendent à expliquer l’histoire par le déterminisme, par la prophétie, voire par un thème passe-partout comme la lutte des classes, ou même par le hasard pur et simple ; il importe à l’humanisme qu’il soit bien entendu que l’histoire est l’œuvre des hommes, de tous les hommes et seulement des hommes.
Petit commentaire personnel :
Fuyons le dogme et la certitude, soyons modérés, incertains et prudents. Vérifions, testons, expérimentons. On apprend plus de ses échecs que de ses croyances. Le monde 3 de la connaissance enfouie et partageable est l’aube d’une nouvelle étape pour l’humanité, que nous sommes entrain de vivre.
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PAUL-MICHEL FOUCAULT – 1926 – 1984
Philosophe français né à Paris qui a détenu une chaire au Collège de France (Histoire des systèmes de pensée). Il s’est intéressé à la médecine et à la psychiatrie, au système carcéral, à l’histoire de la sexualité et aux relations entre pouvoir et connaissance. «Je suis un expérimentateur et non pas un théoricien. » Au carrefour de la philosophie et de l’histoire, Michel Foucault manipule des objets explosifs pour la pensée, de la folie à la sexualité, et explore pour mieux les dynamiter les lieux de la marginalité, de l’hôpital psychiatrique à la prison. Il s’oppose aussi bien au Marxisme qu’à l’existentialisme et se plait à « secouer les habitudes de pensée ».
Foucault et la Vérité :
Toute son œuvre est sous tendue par la question de la vérité, fortement inspirée par Nietzsche et sa recherche historique débouchant, in finé, sur la volonté de puissance. A ce sujet, Platon met en scène l’opposition radicale entre deux éthiques et deux visions du monde : l’éthique » aristocratique « , fondée sur la valorisation du pouvoir, de la violence, du droit du plus fort et sur la « volonté de puissance », qui s’oppose à l’éthique « démocratique », philosophique, qui recherche, à travers le dialogue la sagesse, le savoir et la vérité du discours. D’un côté, la primauté des rapports de force et la marginalisation de la parole. De l’autre, la primauté du discours et le rejet de la violence comme argument suprême.
» Chez Foucault, la volonté de puissance n’a pas été, comme le pense Nietzsche, recouverte par la volonté de vérité. C’est la volonté de savoir qui est l’instrument de la volonté du pouvoir. Le savoir est souvent élaboré dans la violence, et au sein de rapports de force. Mais la volonté de savoir s’appuie cependant sur la recherche de la vérité : la vérité n’est pas un concept purement mystificateur. Elle est le résultat visé par la volonté de puissance, ou mieux, par les relations de pouvoir qui se tissent dans la réalité sociale et politique. La vérité est une force sociale, une ressource politique, le but recherché par certains acteurs sociaux en vue d’une finalité pratique déterminée, qui est, en dernier ressort, la domination « . Il souligne aussi l’importance de l’enquête fondée sur des relations de pouvoir très inégalitaires, surtout dans le domaine socio-médical.
Consulter l’article – « Histoire de la vérité et généalogie de l’autorité ». Gérard Leclerc; Cahiers internationaux de sociologie 2001/2 N° 111; pages 205 à 231